Diplomatie, propagande et nation branding autour de Taylor Swift : Un cas plus complexe qu’on le pense?

En tant que participante au séminaire Musique, diplomatie, propagande, enseigné à la Faculté de musique de l’Université de Montréal à la session d’automne 2025 par la professeure titulaire Marie-Hélène Benoit-Otis, j’ai assisté avec intérêt à l’atelier international Musique, diplomatie, propagande : Vers de nouvelles définitions qui s’est déroulé du 16 au 18 octobre 2025. Puisque nous avions déjà eu l’occasion de nous interroger en classe quant aux enjeux entourant les définitions des concepts de diplomatie et de propagande en musique, j’avais plutôt hâte de pouvoir assister à cet événement et participer à une réflexion collective plus large impliquant des chercheur·euse·s universitaires d’un peu partout dans le monde. En fait, j’avais espoir d’y voir plus clair… mais dès la première heure, j’avais déjà des points d’interrogation dans les yeux puisque la conférence d’introduction s’est rapidement transformée en moment de mise en commun d’idées autour d’un schéma illustrant, sous la forme d’un diagramme de Venn, une des façons possibles de concevoir la place de la propagande et des différents types de diplomatie dans les relations et les échanges nationaux et internationaux.

Le comité organisateur, constitué de Marie-Hélène Benoit-Otis et de Marie-Pier Leduc, avec la participation de la coordonnatrice Simone Calvé, nous a d’abord proposé quelques définitions de ces concepts, tirées d’une sélection de publications récentes sur la diplomatie et la propagande. Retenons que la diplomatie, qui fait référence aux moyens par lesquels les relations internationales sont mises en place, se divise selon la plupart des auteurs en sous-catégories. Celle qui nous intéresse plus particulièrement, c’est la diplomatie culturelle, qu’on peut définir, à la suite de Ludovic Tournès, comme un « répertoire d’actions […] ayant en commun l’objectif d’assurer une présence internationale aux productions d’une configuration culturelle nationale[1] » – soit se servir de productions culturelles afin de diffuser une certaine image d’une nation à l’international. Pour plusieurs auteurs, l’État est impliqué dans la diplomatie culturelle. Le nation branding est quant à lui un concept souvent comparé au marketing puisque le but est de créer un désir; un désir non pas de faire l’acquisition d’un produit, mais plutôt d’attraction, de coopération avec un pays donné. Le nation branding, selon une définition de Christopher Browning, vise à rendre la nation attirante à différents niveaux aux yeux de l’extérieur, ce qui passe par le contrôle de son image[2]. Selon des auteurs comme Garth S. Jowett et Victoria O’Donnell, la propagande consiste quant à elle en une manipulation volontaire des idées d’autrui dans le but d’influencer certaines prises de décision qui qui pourraient s’avérer favorables aux intérêts de l’entité à l’initiative de la propagande[3].

Image 1 : Diagramme de Venn présenté lors de l’introduction de l’atelier Musique diplomatie, propagande : Vers de nouvelles définitions, le 16 octobre 2025.

Je crois que cette représentation visuelle proposée par les trois présentatrices résume assez bien les choses : les concepts sont très proches les uns des autres et ont souvent plusieurs éléments en commun (ah oui, et tout le monde ne s’entend pas exactement sur leurs définitions exactes!).

Nous, en tant que personnes participant à l’atelier, avons ensuite été invité·e·s à trouver, en petites équipes, des exemples musicaux permettant d’illustrer plus concrètement le tout avant de mettre nos idées et réflexions en commun en grand groupe. Un des exemples proposés lors de la mise en commun a particulièrement retenu mon attention. Il s’agit de Taylor Swift, placée par une des équipes dans la catégorie « échanges/relations (inter)culturelles non diplomatiques ». La suggestion a été accueillie par un rire généralisé parmi le public, mais m’a laissée un peu perplexe. J’ai regardé autour de moi en m’attendant, en vain, à ce que quelqu’un réagisse. Au lieu de ça, nous sommes passés à l’exemple suivant : le hip hop (financé par l’État) placé dans la catégorie « diplomatie culturelle ».

Si j’ai été surprise par l’exemple de Taylor Swift, c’est à cause de l’instrumentalisation de la chanteuse à des fins politiques en 2023 et en 2024 qui, selon moi, devrait être considérée comme de la propagande. En décembre 2023, une image générée par intelligence artificielle où Swift apparaissait en costume d’Oncle Sam avec le texte : « Taylor wants YOU to vote for Joe Biden » avait circulé sur divers réseaux sociaux. Elle avait été générée par un artiste qui voulait donner un coup de pouce à l’image du président en faisant référence à l’appui que lui avait accordé Swift lors de sa campagne de 2020.

Image 2 : Image de Taylor Swift générée par intelligence artificielle, reproduite dans Kat Tenbarge, « The AI-generated Taylor Swift endorsement Trump shared was originally a pro-Biden Facebook meme », NBC News, 13 septembre 2023, https://www.nbcnews.com/tech/tech-news/ai-taylor-swift-endorsement-trump-shared-was-originally-biden-meme-rcna170945, consulté le 9 décembre 2025.

L’image a toutefois été reprise quelques mois plus tard, en août 2024, cette fois par Donald Trump, avec le texte « Taylor wants YOU to vote for Donald Trump », ce qui a suscité l’indignation de l’autrice-compositrice-interprète. Cette dernière, offensée de voir Trump tenter de se servir de son image pour inciter ses admirateurs à voter pour lui, a alors annoncé publiquement soutenir Kamala Harris[4].

Image 3 : Image de Taylor Swift générée par intelligence artificielle, reproduite dans Kat Tenbarge, « The AI-generated Taylor Swift endorsement Trump shared was originally a pro-Biden Facebook meme », NBC News, 13 septembre 2023, https://www.nbcnews.com/tech/tech-news/ai-taylor-swift-endorsement-trump-shared-was-originally-biden-meme-rcna170945, consulté le 9 décembre 2025.

Dans la mesure où l’on modifie la réalité en générant des images de Taylor Swift avec un message voulant inciter ses admirateurs à voter pour un parti ou un autre, bref qu’on tente de manipuler les perceptions d’autrui pour en tirer avantage, il s’agit de propagande selon la définition proposée par Jowett et O’Donnell mentionnée plus haut. L’autrice-compositrice-interprète, à travers ses chansons, ne cherche pas à atteindre un objectif propagandiste; c’est plutôt sa popularité auprès d’un très large public, obtenue grâce à sa carrière musicale, qui est exploitée comme outil politique.

Les liens possibles entre Taylor Swift, diplomatie, propagande et nation branding ne se limitent cependant pas, à mon avis, à son instrumentalisation dans les campagnes électorales étatsuniennes. En juin 2023, Taylor Swift annonce de nouvelles dates à sa tournée The Eras Tour, mais aucune n’est prévue au Canada. Face à la grande déception de ses admirateur·ice·s canadien·ne·s, Matt Jeneroux, un député conservateur albertain, dépose une plainte à ce sujet à la Chambre des communes, évoquant le mécontentement des fans, mais invoquant aussi l’argument des retombées économiques que pourrait générer le passage de l’autrice-compositrice-interprète au pays. Quelques jours plus tard c’est au tour de Justin Trudeau, qui était alors encore premier ministre, de se prononcer : il interpelle Swift sur les réseaux sociaux pour l’informer, avec quelques petits jeux de mots par rapport à ses chansons, que plusieurs villes canadiennes seraient ravies de la recevoir[5].

L’histoire ne dit pas si les efforts de Trudeau y sont vraiment pour quelque chose, mais toujours est-il que quelques semaines plus tard, on annonce l’ajout de Toronto et de Vancouver à la tournée. Le premier ministre, en plus d’assister à l’un de ces concerts avec sa famille, prend le soin de publier sur X un petit message de bienvenue à Taylor Swift à son arrivée au pays, sans manquer, encore une fois, l’occasion d’y glisser des jeux de mots faisant référence aux paroles de ses chansons[6].

Pourrait-il s’agir d’une sorte de « premier ministre branding » (permettez-moi l’expression) visant à redorer l’image du premier ministre? Trudeau aurait-il profité de la situation pour attirer la sympathie de cette partie de la population « jeune et cool » (qu’on peut imaginer assez difficile à rejoindre par les médias traditionnels) que sont les fans de Taylor Swift non seulement en invitant l’artiste au Canada, mais en montrant publiquement, avec ses jeux de mots et par sa présence au concert, sa réelle appréciation de son œuvre?

En marge de ces réflexions, je me suis aussi questionnée sur la différence entre les concerts de Taylor Swift au Canada et l’exemple qui a été donné tout de suite après lors de l’atelier, celui du hip hop financé par l’État comme cas de diplomatie culturelle. Dans ce cas-là, si on pense par exemple à un programme comme Next Level, financé par le gouvernement des États-Unis, c’est l’implication de l’État qui justifie la place de cet exemple dans la diplomatie. D’autant plus que l’intention des États-Unis est d’améliorer leur image sur la scène internationale[7]. Si Swift a bel et bien prolongé sa tournée au Canada à cause de Trudeau, cela ne correspondrait-il pas à un soutien symbolique de l’État? Oui, mais selon moi, ça ne rend pas ses concerts automatiquement plus diplomatiques, surtout que les concerts de Swift ne sont pas particulièrement utiles au rayonnement international du Canada. Pas plus que mon projet de maîtrise, financé par des organismes fédéraux et provinciaux, ne s’inscrit, selon moi, dans une dynamique de diplomatie ou de propagande. Alors, est-ce que le soutien financier ou symbolique de l’État est automatiquement synonyme de diplomatie ou de propagande? Certainement pas.

À la suite de mes réflexions, je retiens que l’exemple « Taylor Swift » peut signifier plusieurs choses qui n’ont pas les mêmes implications politiques, d’où ma confusion lors de la conférence d’introduction. Loin d’être un problème, cette confusion causée par le fait que nous n’avions pas tous le même bagage de connaissances au sujet de Swift montre la pertinence d’événements comme cet atelier où chercheur·euse·s et étudiant·e·s ont été invité·e·s à partager leurs idées afin de faire avancer, collectivement, les réflexions.


[1] Ludovic Tournès, Histoire de la diplomatie culturelle dans le monde : Les États entre promotion nationale et propagande, Malakoff, Armand Colin, 2025, p. 14.

[2] Christopher Browning, Nation Branding and International Politics, Montréal/Chicago, McGill-Queen’s University Press, 2023, p. 14.

[3] Garth S. Jowett et Victoria O’Donnell, Propaganda & persuasion, Thousand Oaks, SAGE, 2015, p. 7.

[4] Kat Tenbarge, « The AI-generated Taylor Swift endorsement Trump shared was originally a pro-Biden Facebook meme », NBC News, 13 septembre 2023, https://www.nbcnews.com/tech/tech-news/ai-taylor-swift-endorsement-trump-shared-was-originally-biden-meme-rcna170945, consulté le 9 décembre 2025.

[5] La Presse canadienne, « Justin Trudeau invite Taylor Swift à faire sa tournée au Canada », Radio-Canada, 6 juillet 2023, https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1994253/justin-trudeau-taylor-swift-twitter-tournee-eras-aucune-date-au-canada-invitation, consulté le 9 décembre 2025.

[6] Radio-Canada, « Justin Trudeau assiste à un concert de Taylor Swift à Toronto », Radio-Canada, 23 novembre 2024, https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2121948/trudeau-swiftie-eras-concert-toronto, consulté le 9 décembre 2025.

[7] Sarah Claydon, « Why the U. S. State Department is backing hip-hop diplomacy », CBC Radio, 24 janvier 2020, https://www.cbc.ca/radio/thecurrent/the-current-for-jan-24-2020-1.5438975/why-the-u-s-state-department-is-backing-hip-hop-diplomacy-1.5439554, consulté le 8 janvier 2026.

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