
Le tout nouveau livre de Catherine Deutsch, qui est paru en décembre 2025, met en lumière le parcours et l’œuvre de Maddalena Casulana, une compositrice exceptionnelle dont la musique défend la place des femmes dans l’Italie de la première modernité. Cécile Quesney, chercheuse associée à la CRCMP, a rencontré l’autrice.
CQ : Ton livre sur la compositrice italienne Maddalena Casulana vient de paraitre chez Cambridge University Press. Pourquoi cette musicienne? Peux-tu la présenter?
CD : Casulana est importante dans l’histoire de la musique et dans l’histoire des femmes à plusieurs titres. Elle est la première femme qui publie de la musique sous son propre nom. Ce n’est pas la « première » compositrice, il y en a eu depuis la nuit des temps. On connaît Sappho, la grande poétesse et musicienne de la Grèce antique, Hildegarde de Bingen, la trobairitz Beatritz de Dia, entre autres. Mais au XIIIe siècle, les femmes disparaissent des sources musicales et elles ne réapparaissent que dans la deuxième moitié du XVIe siècle. En 1568, Casulana publie un premier livre de madrigaux à quatre voix (de la musique vocale polyphonique) à Venise, en Italie, ce qui est totalement inédit. Son importance historique tient aussi à la dédicace qui ouvre ce premier livre. Les dédicaces aux protecteurs ou protectrices étaient courantes à l’époque, mais celle qu’elle écrit à Isabelle de Médicis, une princesse de la famille des Médicis qui régnait alors en Toscane, semble très engagée aujourd’hui. Casulana déclare qu’elle veut « révéler au monde la vaine erreur des hommes, qui se croient maîtres des dons de l’intellect au point qu’il leur semble impossible de les partager avec les femmes ». Cela sonne très féministe à nos oreilles, et il n’est pas anachronique de penser les choses en ces termes. Casulana est en effet portée par le grand débat sur les femmes qu’on a appelé plus tard la Querelle des femmes, et qui émerge à la fin du XVe siècle en Italie. Elle s’inspire des philosophes et des intellectuels qui ont pris la défense des femmes contre les « vitupérations » misogynes, auteurs qui étaient tous des hommes à l’époque. Elle fait en quelque sorte un exemple pratique et théorique à la fois, en montrant que les femmes sont capables de composer aussi bien que les hommes. C’est une des rares voix féminines qui s’élèvent publiquement pour défendre leur sexe à l’époque – cela deviendra plus fréquent au XVIIe siècle.
Par ailleurs, c’est une femme qui a eu une vie incroyable. Il reste de nombreuses zones d’ombres, mais on sait que, juste avant de publier son livre, elle vivait séparée de son mari et elle voulait lui faire un procès pour récupérer sa dot. Or, récupérer sa dot, la législation l’autorisait dans certains cas extrêmes, mais cela représentait le summum de l’indépendance pour une femme à l’époque. L’histoire ne dit pas si elle a gagné son procès.
CQ : Et c’est une femme qui a également été jouée et appréciée en son temps, n’est-ce pas?
CD : Oui, elle a réussi à faire des choses formidables : elle a publié trois livres de madrigaux, elle a fait un grand voyage au nord des Alpes dans des cours européennes. Sa musique est jouée à la cour de Bavière par Roland de Lassus en 1568. On la retrouve en 1571 à la cour de Vienne, puis en 1572 à la cour de France, où elle se trouve au moment de la Saint-Barthélemy. Un secret plane d’ailleurs sur la raison précise de sa venue en France. Il n’est pas impossible qu’elle ait eu une mission d’espionnage, un rôle qu’endossaient parfois les musiciens et musiciennes. Le peu que l’on sait sur sa personnalité nous fait percevoir un caractère bien trempé.
Sa musique a eu un certain succès, puisque son premier livre de madrigaux a été réédité en 1583. Dans ses compositions, elle imite les compositeurs de son époque, ce qui était une pratique tout à fait courante (le concept de droit d’auteur n’existait pas), mais elle-même est aussi imitée par ses pairs, ce qui montre que sa musique a circulé et eu de l’influence.
CQ : On apprend dans ton livre qu’on n’a pas retrouvé la totalité des partitions de ses madrigaux (qui étaient publiés en parties séparées, une voix à la fois). Tu as donc décidé de compléter les parties manquantes, ce qui fait que ton travail relève aussi de la recherche-création. Cela t’a amenée à travailler avec un ensemble de musique ancienne et à éditer ces œuvres en reconstituant les parties perdues. Peux-tu revenir sur cet aspect de ton travail?
CD : Cela a sans doute été une des parties les plus enthousiasmantes du travail. Seul le deuxième livre de madrigaux était complet quand j’ai commencé à travailler sur Casulana. Son troisième et dernier livre était lacunaire, puisque la voix d’alto était perdue. Laurie Stras a récemment remis la main sur cette partie, qui était conservée à Moscou; elle a fait une édition du recueil et a travaillé en collaboration avec l’ensemble I Fieri qui a enregistré la musique avec des pièces de Barbara Strozzi.
Restait donc ce premier livre qui m’intéresse depuis très longtemps, notamment à cause de cette dédicace. Malheureusement, les parties conservées de la première et de la seconde éditions sont les mêmes : le soprano (canto) et le ténor. En revanche, nous n’avons plus aucune trace de l’alto et de la basse. Il est cependant possible de les restituer, et c’est quelque chose qui m’a beaucoup amusée de réécrire les parties manquantes. C’est très intéressant à tous point de vue et j’étais d’autant plus motivée que Casulana est vraiment une figure extraordinaire. J’ai découvert petit à petit une musique vraiment géniale, expérimentale, très expressive, mais aussi très drôle et libre par moment. Casulana, par exemple, nous fait entendre un orgasme féminin!
Cela a été un très long travail que j’ai commencé en 2013. C’est assez difficile à faire parce qu’il manque deux voix sur quatre. Heureusement nous avons la voix supérieure, qui est essentielle, car elle donne souvent la mélodie principale. C’était très probablement celle que Casulana chantait. Au cours du travail, j’ai eu la chance de rencontrer la violiste Nolwenn Le Gwern, qui voulait monter un programme sur les femmes dans la musique à la Renaissance sous l’égide de l’ensemble Doulce mémoire. De fil en aiguille, nous avons décidé d’inclure l’intégralité du livre au programme. Le chanteur Marc Busnel est aussi venu s’agréger à la fin du projet. Il a relu toutes mes restitutions et m’a fait plein de propositions très intéressantes. Le résultat final est vraiment une co-création.
Avec Nolwenn Le Gwern, nous avons travaillé en étroite collaboration pour choisir les meilleures versions, en testant des choses, et en trouvant des solutions en fonction des voix de l’ensemble. Toute l’équipe artistique est extraordinaire. J’avais envie de mettre en valeur la vocalité splendide et très théâtrale de Clémence Niclas, qui chante la voix supérieure. Eugénie De May chante la partie de ténor en voix de poitrine avec un timbre incroyable. Giovanna Baviera, à l’alto, s’accompagne à la viole avec une grâce et une élégance merveilleuses; et Mathieu Le Levreur chante la basse avec un naturel époustouflant. La plupart des pièces sont enrichies par un accompagnement instrumental, interprété par de formidables virtuoses : Florent Marie au luth, Catalina Vicens au clavecin, et Nolwenn Le Gwern à la viole. Celle-ci a aussi sorti pour l’occasion son iconique lirone – un étrange instrument au timbre riche en harmoniques qui donne une couleur très singulière. L’idée a rapidement émergé de faire des captations vidéo pour mon projet « Digital Casulana », une édition numérique des madrigaux restitués. Le projet a tellement bien marché que l’ensemble s’est projeté sur un disque, qui sera enregistré en décembre 2026 si tout va bien.
Cette pièce est la première du recueil, et elle est adressée à Isabelle de Médicis. Casulana écrit une pièce lumineuse et joyeuse qui explore le haut de la tessiture de façon très novatrice pour l’époque. Une pièce pyrotechnique très exigeante pour la voix supérieure, à la hauteur de la femme brillante qui l’a inspirée!
Cette pièce, la dernière du volume, révèle une facette complètement différente de son style. C’est une femme qui parle (ce qui est assez rare à l’époque). Au début elle est abattue et se lamente de façon très expressive, mais à la fin, elle demande à Amour de porter un coup à l’homme qu’elle aime, afin qu’il ressente sa douleur, un peu comme si la colère prenait le dessus. C’est vraiment une pièce magnifique!
CQ : Tu es en train d’achever ton projet « Digital Casulana », qui a la particularité de proposer une l’édition musicale en ligne en open access, avec ces captations vidéo. Quel est l’objectif de ce projet?
CD : Je tenais vraiment à faire une édition en libre accès. J’aurais pu proposer ça à des éditeurs qui auraient sans doute accepté le projet, mais je ne voulais pas que cela coûte 200 euros. L’édition avec les voix restituées est donc en accès libre et les interprètes peuvent faire ensuite ce qu’ils veulent – même inventer de nouvelles solutions d’ailleurs! L’idée est de proposer un portail numérique où l’on peut télécharger une partition directement utilisable en PDF, mais aussi la musique encodée en libre accès dans un format qu’on appelle MEI (Music Encoding Initiative) pour que les gens puissent reprendre le fichier et le retravailler, et même faire tourner de petits algorithmes analytiques. Les données – dont les vidéos – sont accessibles sur l’entrepôt de données Nakala. La version bêta du site est maintenant publique.
CQ : Ces différents travaux s’inscrivent dans un projet plus large que tu mènes actuellement et qui vise à retracer l’histoire des féminismes en musique, dans des périodes anciennes, mais aussi très récentes. Peux-tu présenter ce projet?
CD : J’ai eu la chance d’être financée pour ce projet par l’Institut universitaire de France, ce qui m’a permis de produire une partie du travail, notamment les captations vidéo en coproduction avec Doulce mémoire. L’autre volet de ce projet consiste à écrire une histoire beaucoup plus large de la musique dans les mouvements féministes. Le projet s’appelle « Une archéologie des féminismes en musique » et a une dimension collective puisque je travaille avec plusieurs collègues de différents pays et de différentes disciplines. Je souhaite remonter jusqu’à la Querelle des femmes et montrer la place que la musique a occupée dans ses débats, et aller jusqu’à des périodes beaucoup plus contemporaines, voire jusqu’à aujourd’hui. Je m’intéresse à l’utilisation de la musique dans les luttes féministes, et donc aux musiques qui se veulent vraiment engagées, articulées avec le politique – et non à la question plus générale de la place des femmes dans la musique. J’ai commencé à travailler sur les chants féministes dans les années 1970 en France, sur la façon dont les militantes du Mouvement de libération des femmes (le MLF) ont chanté l’avortement, donc cela ouvre vraiment des perspectives de recherche très larges!